Un bruit sourd me tire de mon sommeil, et en ouvrant les yeux je m'aperçois que dehors la pluie tombe à flot. Je déteste les jours de pluie... Je décide tout de même de me lever, trop vite, beaucoup trop vite. Je sens mes membres s'engourdir et mon corps s'affaisser sur le sol. Lorsque je reprends enfin connaissance, une douleur au crâne me fait grimacer. Décidemment je ne m'habituerai jamais à cette enveloppe charnelle si fragile... J'attrape nonchalamment mon paquet de clope ainsi qu'un gobelet qui semblait me servir de verre occasionnel et me dirige dans la salle de bain avec la ferme intention de me lover dans un bain brûlant....
Je me glisse dans ce bain salvateur et je sens ma peau rougir sous la chaleur. Je respire à fond, et avale une gorgée de ce qui se trouvait dans mon verre. La fumée de ma cigarette entame une valse avec la vapeur se dégageant de mon bain, et je porte à nouveau le verre jusqu'à mes lèvres. L'arrière goût de fer que me laisse ce breuvage me rappelle à la réalité... En effet, j'ai une mission à remplir, et dans les délais les plus brefs. Je sors en vitesse de mon alcôve vaporeuse et me faufile jusqu'à ce qui me sert de chambre afin d'enfiler quelque chose de plus convenable pour sortir.
C'est avec une clope coincée à la commissure des lèvres et un long manteau orné d'un épais plumage que je déambule dans les rues désertes de cette ville fantôme. Je ferme un instant les yeux et écoute le bruit du vent qui souffle entre les bâtisses à l'abandon. Pas un bruit, pas même le vrombissement d'une automobile. Si je ne connaissais pas l'horrible vérité que cachait ce silence, j'aurai presque cru être au paradis. Mais les effluves de pourriture et de viande carnée m'extirpe de mes pensées et le paysage qui s'offre alors moi tient plus des infernales plaines de l'Enfer. Je me retourne et aperçois un étrange monticule plus haut sur l'avenue. Je décide donc de m'en approcher, et lorsque je me trouve suffisamment prés pour distinguer ce qui s'entasse ici, ma cigarette tombe doucement sur le sol et un haut le c½ur agite mon corps de bas en haut...
A mes pieds une épaisse marre rougeâtre se forme et macule mes bottes. J'essuie ma bouche d'un revers de main et jette à nouveau un ½il sur cet amas grouillant de chair humaine en décomposition. Je parviens encore à distinguer les formes infantiles qui s'entrelacent et fusionnent en un amas de composte humain. Dire que là haut ils appelaient ça la "nouvelle génération", celle qui devait servir à repeupler ce monde abandonné des dieux. Un interminable râle glauque vient me tirer de ma macabre contemplation. C'est étrange, on est en plein jour, ils ne sont pas censés être éveillé à cette heure de la journée. Je lève les yeux au ciel et m'aperçois que le soleil a disparu, laissant place à la tombée de la nuit. Je me rends compte de la position délicate dans laquelle je me trouve, et des perles de sueur apparaissent sur mon front. Mais quel est donc ce sentiment qui me tiraille de l'intérieur? Jamais depuis ma descente sur Terre je n'avais ressenti telle sensation.
La peur. Oui c'est bien ça qui était en train de me tordre les boyaux et qui faisait s'accélérer mon rythme cardiaque. J'avais peur et mon corps d'emprunt me le faisait sentir. Je me retourne vers d'anciennes bâtisses en quête d'un endroit sûr où passer la nuit mais déjà des silhouettes étaient en train de se mouvoir dans un des trous béant qui se dessinait sur la façade du bâtiment. Je devais fuir, partir loin et me cacher jusqu'au lever du jour. Je tourne les talons et entreprends d'entamer une course folle pour sauver cette carcasse que je parasite, mais des dizaines de mains sorties du tas de viande carnée étaient en train de m'agripper les talons. J'ai le souffle court et mon c½ur s'emballe. Autour de moi une masse d'être difformes commence à se former et je peux clairement les distinguer. Des humanoïdes dénués de tout attrait humain, possédant des yeux aux prunelles bien trop dilatées, dégageant une odeur rance de putréfaction et un étrange rictus qui déchirait leur ignoble visage d'un bout à l'autre...
Mon premier hurlement déchire la nuit lorsque je vois les premières mâchoires se refermer sur mon bras. Un second survient lorsque je sens le bas de ma jambe droite se déchirer. Le troisième se perd au fond de ma gorge alors qu'une de ces créatures s'attaque à ma jugulaire. Le bruit de mastication se mêle aux clapotis de sang qui coule déjà dans ma gorge, macabre mélopée qui brise le silence quasi biblique qui régnait jusqu'alors. Je sens la peau de mon dos se décoller et les griffes de mes opposants se glisser en dessous afin de lacérer ma chair à vif. Leurs langues râpeuses viennent entamer la peau de mon visage et sécher mes dernières larmes. Je sens ma vie s'échapper petit à petit, et le sang détremper le peu de vêtements qu'il me reste sur le dos. Je m'effondre sur le sol jonché par mes entrailles et ma tête heurte violemment l'asphalte dans un bruit sourd. Au bout du compte j'avais raison, il n'y aura nul pardon possible pour la race humaine...